La
production d’un timbre est la réunion de 5 éléments techniques essentiels en
plus du savoir-faire de l’imprimeur à savoir la
presse, la planche d’impression, l’encre, le papier et la gomme.
Autant les variations sur
la planche d’impression (variétés de galvano type ou de service) ou de couleur
de l’encre sont analysées de près par les philatélistes autant l’étude des
papiers sur lequel est imprimé le timbre l’est beaucoup moins car pas toujours
évidents à différencier en raison de l’épaisseur de gomme apposée au verso des
timbres qui en modifie l’aspect visuel contrairement à la fine couche d’encre
au recto. Nos illustres prédécesseurs philatélistes (Baron De Vinck, P. De
Lizeray ou Y. Rayssiguier) se sont penchés sur ce problème d’identification
mais ils ne pouvaient faire qu’une description littérale des différents papiers
sans illustrations photographiques faute de moyens techniques. Parfois, leurs
analyses n’étaient d’ailleurs pas concordantes. Afin d’y voir un peu plus
clair, je commencerai par reprendre le process de fabrication du papier dont la
présence, ou pas, de certaines étapes permettent de les différencier. Ensuite
j’essayerai de décrire et d’illustrer les différents papiers qui ont permis
l’impression de la Semeuse 5 centimes verte.
1)
Préparation de la pâte à papier
Le
papier est un support constitué de fibres de cellulose. Par définition leur
origine est végétale. On peut les obtenir directement à partir de troncs, de
branches, de tiges ou de feuilles mais aussi par recyclage de tissus (non
synthétiques !) ou de papier. Dans tous les cas, cette matière première doit
être broyée afin d’extraire les fibres de cellulose qui est un polymère de
glucose soluble dans l’eau. Pour le cas où le papetier travaille avec de la
matière végétale brute (tronc, branche, feuille) il aura plus de travail par
rapport à une matière première « noble » déjà traitée (tissu ou
papier). Le logigramme ci-dessous (Fig.1) décrit le process de préparation de
la pâte à papier.

Fig. 1 : Process de
fabrication de la pâte à papier. Les étapes 1, 5 et 7 sont
indispensables pour produire un papier de qualité mais pas pour fabriquer du
papier GC
L’étape 1 est essentielle
afin d’éliminer les tanins des écorces qui vont donner par la suite une
coloration jaune à chamois au papier (papier GC). L’étape 2 de broyage du bois
permet d’optimiser la fermentation qui facilite la lyse des cellules végétales.
Le défibrage permet de dissocier les fibres de lignine de la cellulose alors
que l’étape de raffinage / épurage permet de retirer les fibres trop grosses
(présence dans les papiers GC) ou des particules métalliques (agrafes pour le
papier). Le pulpage sert à bien malaxer et dissoudre les fibres de cellulose et
des agents chimiques (dérivés chlorés, eau oxygénée …) sont ajoutés pour
blanchir le papier. La blancheur du papier dépend aussi de la matière première
utilisée (tissus, papier, bois riche en tanins ou pas). L’encollage par ajout
de gélatine ou de colle évite d’obtenir un papier type buvard sur lequel
l’impression serait défectueuse. Ces étapes 6, 7 et 8 se font simultanément.
Dès lors la pulpe obtenue est diluée dans de l’eau et prête à la création de
feuilles de papier.
2)
Préparation de la feuille de papier
Pour
concevoir une feuille de papier (Fig.2), une quantité précise de pâte à papier
est déposée sur un tamis (étape 10) qui va retenir les fibres de
cellulose tout en laissant passer l’eau en large excès afin de réaliser un
égouttage rapide (étape 11). La présence d’un motif en relief sur le tamis va
permettre de générer un filigrane si besoin. Le tamis est entouré d’une couverte
amovible qui va calibrer le format et le grammage du papier. Une fois l’excédent
d’eau égoutté, la feuille est retirée du tamis, déposée sur un feutre et
recouverte par un autre feutre. Après avoir empilé un nombre de feuilles
prédéfinie (la Porse), un pressage est réalisé pour éliminer une grande
partie de l’eau restante (étape 14). Les feuilles sont alors séparées des
feutres et empilées les unes sur les autres (découchage) avant un nouveau
pressage. Les feuilles ainsi obtenues peuvent être mises à sécher directement (papier
GC) ou passées entre deux rouleaux (calandrage) pour calibrer le grammage et
lisser le papier de façon optimale (étape 17). L’étape finale de séchage (étape
18) est réalisée afin d’avoir une teneur en eau de l’ordre de 5 à 10% final.

Fig. 2 : Process de fabrication d’une
feuille de papier. L’étape de Calandrage est
importante pour obtenir un papier lisse d’épaisseur constante. Si cette étape
est réalisée à chaud, on obtient du papier brillant et parfaitement lisse.
3)
Les critères distinctifs entre les
papiers
La
Semeuse 5 centimes verte a été imprimée de 1907 à 1921 sur au moins 8 types de
papiers différents pas toujours aisés à différencier. Plusieurs critères
rentrent en ligne de compte.
3.1) la couleur des papiers
La
description d’une couleur est toujours subjective. Elle est significative quand
on réalise des comparaisons entre plusieurs papiers cote à cote. De plus la
présence de gomme, de l’encre et l’exposition aux rayonnements lumineux peuvent
la modifier. L’idéal est de regarder les papiers au verso du timbre et au
niveau d’une zone dépourvue d’encre et de gomme (Fig.3) ce qui n’est pas
toujours possible !

Fig. 3 : La présence de
gomme empêche l’identification de la teinte du papier (papier blanc lisse à
gauche) et la visualisation de fibre
de bois (papier GC beige à droite)
3.2) la texture du papier
La
texture du papier se caractérise par son épaisseur, sa densité et sa rugosité.
Concernant l’épaisseur, c’est un
critère très subjectif à déterminer sans un appareil de mesure spécifique. En
revanche la rugosité se voit bien
avec une loupe x 10 et une lumière rasante au verso du timbre qui permet
d’observer les papiers « lisses » (sans jamais l’être parfaitement à
cette époque) de ceux plus rugueux et/ou ayant des inclusions particulaires
(Fig.4). Concernant la densité des
papiers, on peut l’observer par transparence en plaçant le timbre entre une
source lumineuse intense et une loupe (trans-illumination). On peut alors observer
si la densité de fibres de cellulose est constante ou s’il existe des
variations entrainant l’apparition d’une trame, d’un filigrane ou de points
lumineux (Fig.5).

Fig.4 : Images
en lumière rasante de timbres sans gomme imprimés sur du papier B lisse (gauche),
du papier A rugueux (centre) et du papier GC rugueux avec de nombreuses fibres
grossières (droite)

Fig.5 : Images
par trans-illumination de timbres gommés imprimés sur des papiers B épais (gauche),
C assez mince avec une multitude de points brillants (centre) et GC contenant
une trame (droite)
3.3) les clés de discriminations
Le
premier critère de discrimination
est celui de la rugosité il est facilement observable mais uniquement
sur les zones non gommées du verso et plus difficilement au recto. Il faut
toutefois garder à l’esprit que les papiers lisses ne le sont pas parfaitement contrairement
aux papiers couchés modernes.
Le
deuxième critère est celui de la
densité par trans-illumination car il permet de distinguer la présence ou pas
d’une trame ou de points brillants (Fig.5).
La
couleur du papier est prise en compte à la fin pour confirmation. Ce critère
est subjectif et aléatoire (sauf pour les papiers GC beiges à chamois) notamment
dans le cas des timbres oblitérés car leur couleur a pu être modifiée par le
support sur lequel ils étaient collés, par le bain ayant servi à les décoller
ou par une exposition prolongée aux rayonnements lumineux.
4)
Les différents papiers utilisés pour
l’impression de la Semeuse 5 centimes verte
La
Semeuse 5 centimes verte a été imprimée de 1907 à 1921 sur au moins 9 types de
papiers différents.
4.1) Le papier A
Le papier A se
caractérise par une teinte blanche grisâtre à crème sans doute en raison d’un
blanchiment limité (étape 7). D’aspect rugueux et d’épaisseur variable, on
observe par trans-illumination des zones plus claires et des points brillants
sans pour autant distinguer de trame bien définie (Fig. 6). Ce papier ne sera utilisé qu’en 1907 pour
l’impression de cette Semeuse.
4.2) Le papier B
Le papier B fait son
apparition en 1907 et n’est plus utilisé en 1911. Il se caractérise par une
teinte blanche et par un aspect très lisse. Son épaisseur semble importante et
constante par trans-illumination avec parfois quelques rares points brillants.
On ne distingue pas de trame caractéristique sans doute en raison de son
épaisseur.

Fig.6 : Impressions sur papier A crème (en haut) et sur papier B
Blanc (en bas). Par trans-illumination des timbres gommés on observe l’homogénéité du
papier B et les variations d’épaisseur du papier A
4.3) Le(s) papier(s) C
Le papier baptisé
« C » par nos prédécesseurs regroupe au moins 2 papiers proches et
distincts à la fois. Ils ont pour point commun d’être lisses et sans trame
particulière. Leur distinction se fait par leur épaisseur et la densité des
points blancs présents par trans-illumination.
4.3.1. Le papier C0
Le papier C0 est utilisé
de 1907 à 1911. Il se caractérise par la présence de point brillants par trans-illumination
qui sont assez nombreux (une dizaine au centimètre carré) (Fig.7), en
raison d’une épaisseur moindre par rapport au papier B.
4.3.2. Le papier C
Le papier C a été utilisé dès 1910
jusqu’en 1921 mais est prédominant de 1910 à 1914. La différence avec le
précédent réside dans la densité des points brillants par trans-illumination
qui de l’ordre de plusieurs centaines par centimètre carré (Fig.7) car il est
plus fin que le C0. Sa couleur varie du blanc pur au blanc gris en
passant par le blanc jaune.

Fig.7 : photos obtenues par trans-illuminations des papiers C0
(gauche) et C (droite)
4.3.3. Le papier C1
Le papier C1 apparait en 1919. Il ne présente que de rares points brillant, est lisse, blanc et d'épaisseur constante. Il est similaire au papier B.
4.4) Le papier GC
Le papier GC (Grande Consommation)
est bien connu des philatélistes pour son utilisation de 1916 à 1920. Etant
donné les pénuries de cette époque, le recyclage des tissus en coton, lin ou
chanvre se faisait plus rare. L’écorce du bois brut ne devait pas toujours être
éliminée (étape 1) afin d’augmenter la quantité de matière première tout comme
l’élimination incomplète de la lignine connue pour brunir dans le temps avec
l’humidité (étape 4 de défibrage). De même les bois riches en tanins devaient
être utilisés malgré leur tendance à foncer la teinte du papier à l’humidité.
Les étapes de raffinage éliminant les grosses particules et de blanchiment
devaient être réduites au minimum d’où cet aspect coloré et grossier du papier.
La teinte de ces papiers varie donc énormément du blanc au chamois en passant
par le jaune et le gris (Fig.8). Ce critère de couleur est important pour les
teintes très marquées mais dans le cas des blancs et des blancs gris elle n’est
pas déterminante pour identifier un papier GC.

Fig.8 : Les différentes
teintes de papiers GC qui varient du blanc (gauche) au chamois (droite)
Le véritable critère permettant
d’identifier un papier GC n’est pas non plus l’inscription faite sur les hauts
et bas de feuilles (certaines feuilles imprimées en 1917 et 1918 sur papier C
ont cette inscription) mais l’observation de la rugosité en lumière rasante
(étape 17 de calandrage sans doute éliminée) (Fig.4) et la présence de fibres
de bois dans le papier qui sont en relief et teintées augmentent cette
rugosité. Toutefois, pour le cas de timbres avec gomme, un scan de bonne
définition du recto peut permettre de repérer des fibres colorées ou en relief
(Fig.9).

Fig.9 : Photo du recto
d’un papier GC blanc avec des fibres colorées apparentes (écorce ou lignine)
indiquées par des flèches
rouges
Dans le cas
des timbres gommés, le relief est difficile à appréhender. Il convient donc de
regarder le timbre coté recto avec une source lumineuse intense placée au
verso. On peut alors observer les fibres de bois par transparence mais aussi
des zones plus ou moins opaques en raison d’une épaisseur variable. Pour
beaucoup de ces papiers GC, on observe aussi de nombreux points brillants
beaucoup plus gros que ceux du papier C car la rugosité du papier entraine une
impression partielle des creux d’où ces taches blanches. On peut ainsi souvent
distinguer une trame sous forme de losange couché (Fig.10) mais pas de façon
systématique.

Fig.10 : photos par trans-illumination de papier GC de 1916 avec
trame en losange couché et de papier GC de 1918 et 1919 sans trame bien définie
4.5) Le papier D
Le papier D est similaire au papier
GC avec trame par trans-illumination car on distingue de gros points blancs formant
une trame en losange debout avec deux différences majeures : le papier est
lisse et toujours blanc. On peut se demander si ce n’est
pas le même fournisseur que le papier GC qui l’a fourni mais en utilisant
uniquement de la matière première noble (tissu) d’où sa blancheur et sa
finesse. Ce papier a été utilisé dès 1916 pour l’impression de la semeuse 5
centimes verte mais concerne moins de 5% des timbres ayant circulés entre 1916
et 1920. En revanche dès le dernier trimestre 1920 jusqu’en mai 1921, ce
pourcentage monte à 25% montrant ainsi un nouvel arrivage de ce papier dans les
ateliers d’impression des timbres-poste.
4.6) Le papier E
Le papier E est similaire au papier D
par trans-illumination ou de par sa blancheur mais il se différencie au recto du timbre par une multiplicité
de point blancs dépourvus d’encre en raison d’une trame en losange debout très
prononcée (Fig 11). Dans ce cas il est primordial de regarder la partie encrée
des timbres.

Fig.11 : Photos de timbres imprimés sur papier D (en haut) et sur
papier E (en bas) obtenues par trans-illumination (gauche) ou par scan du recto imprimé
(droite)
Ce papier E
a été imprimé en 1920 car seuls des millésimes 0 sont connus mais on constate
que les timbres imprimés sur ce papier et ayant circulés sont tous datés des 3
premiers trimestres de 1921 suggérant une impression très tardive sur ce papier
en 1920.
4.7) Le papier gommé X
Le papier X
se distingue des autres par sa gomme striée du nord-ouest vers le sud-est. Il
est d’un blanc pur mais ne peut s’identifier avec certitude qu’à l’état neuf.